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Maigreur des mannequins : le débat sans fin

30 mars 2015

Entre fausse polémique et hypocrisie générale

En tant que mannequin je suis très attentive aux différentes propositions censées améliorer nos conditions de travail. Le 18 mars dernier, les députés de l’Assemblée Nationale ont rejeté l’amendement d’Olivier Véran concernant le projet de loi santé. Ce dernier prévoyait l’interdiction des mannequins jugés trop maigres sur les podiums. De nombreux élus ont considéré qu’une telle interdiction « introduirait une discrimination à l’embauche ».

J’en suis venue à me poser cette question : comment parvenir à légiférer sur la maigreur des mannequins sans ouvrir la boîte de Pandore ?

mannequin maigre défilé fashion week

Les photos ont été prises pendant les fashion weeks de 2014 et 2015. J’ai choisi de publier uniquement des photos de défilés car les corps ne sont pas retouchés.

La question de l’IMC

Le député PS Olivier Véran suggérait que l’IMC soit utilisé pour mesurer l’état de dénutrition des mannequins. C’est là où il fait erreur : un IMC bas n’est pas forcément symptomatique de maigreur maladive. Et dans l’absolu, si ce type de contrôle était un jour appliqué, les mannequins mentiraient, parvenant sans difficulté à fournir de faux certificats. En réalité il est logistiquement impossible de contrôler la bonne santé des centaines de mannequins qui participent aux fashion weeks. D’autant qu’elles sont parfois bookées le matin même du défilé, ce qui rend la tâche encore plus ardue.

Lors des fashion weeks dans les quatre grandes capitales de la mode, l’IMC des mannequins se situe entre 15 et 16,5. On peut donc se demander si l’évocation d’une règle interdisant les mannequins possédant un IMC en dessous de 18 de défiler n’est pas un peu irréaliste, voire irréfléchie. Il apparaît évident que résoudre le problème à la source (au moment où un mannequin signe avec une agence) serait plus efficace.

Période de fashion week vs reste de l’année

Les transformations que j’ai observées en comparant les corps des filles pendant la fashion week et trois mois plus tôt parlent d’elles-mêmes. J’ai clairement constaté une perte de poids. Mais la compétition est telle que c’est considéré comme un mal nécessaire pour réussir sa saison. Or le nombre de saison où une fille défile se réduit comme peau de chagrin et avec lui les chances de lancer une carrière durable. Aujourd’hui, après une ou deux fashion weeks plus ou moins bien réussies, les filles sont fréquemment renvoyées chez elles. Et aux suivantes. Le mannequin-mouchoir est plus qu’un phénomène, c’est devenu la norme. Les carrières durent désormais 2-3 ans. Seules les filles au physique exceptionnel ou suffisamment charismatiques parviennent à se maintenir au top pendant plusieurs années.

mannequin maigre défilé fashion week

Un des obstacles majeurs à une législation est l’impossibilité de généraliser sur la santé des mannequins. Évidemment certaines filles sur les podiums sont bien trop maigres, mais globalement ce sont surtout des adolescentes immenses dont le corps est maigre mais relativement harmonieux. Comment distinguer les filles souffrant d’anorexie de celles qui sont à la limite de l’orthorexie ou qui sont juste naturellement étroites et élancées ?

Le luxe, une industrie de poids

Tous les acteurs de la mode se renvoient la balle concernant la maigreur excessive des mannequins. L’omerta dans le secteur de la mode est totale et l’hypocrisie générale. Le poids économique de l’industrie du luxe, en particulier en Europe, lui accorde de facto un grand pouvoir ; notamment celui de fixer ses propres règles et de faire pression sur les autorités.

Mais je me demande encore comment des mensurations étroites comme 76/58/85 pour 1m78 peuvent être considérées comme un « modèle » ? A ceux qui rétorquent que l’idéal du corps des mannequins change selon les époques, je leur demande : depuis le milieu des années 90 et l’arrivée du style famélique « heroin chic » à la Kate Moss, le corps des mannequins a-t-il changé ? La réponse est malheureusement non. Cela fait 20 ans maintenant que les filles sont très maigres et cela fait parfois peine à voir. Chaque fois que les défilés sont diffusés au JT, mes proches qui ne travaillent pas dans la mode me confient que cette maigreur les choque.

Un « modèle de travail » pour les créateurs ?

Certains témoignages d’acteurs de la mode en disent long sur cette dictature de la maigreur imposée par les créateurs. Sous couvert d’anonymat une directrice d’agence jette un pavé dans la mare sur Europe 1 en 2010 : « J’ai un avis qui est absolument contraire à celui de tous les gens de la mode donc je ne peux pas le dire. Franchement je les trouve super nuls, on leur donne des filles magnifiques, minces et souvent ils me les rendent anorexiques pour rentrer dans leurs robes qui font du zéro, qui ne riment à rien et que personne ne pourra jamais porter ». Mais depuis rien n’a bougé. Car dans la mode, ce sont les maisons de couture qui font la loi.

trop maigre mannequin défilé fashion week

Les agences prétendent que  les couturiers réclament des mannequins taille 34, ce qui correspondrait à la taille normée de leurs prototypes. D’autres questions d’ordre pratique entrent aussi en ligne de compte : les mannequins ayant toutes le même corps, il est plus simple de créer une collection de A à Z ou de changer un look du défilé à la dernière minute. Il serait aussi plus facile de créer pour un corps sans forme, car on réduit au maximum les contraintes et le vêtement tombe plus souplement. Si une fille a des seins, des fesses, des hanches, cela attire l’attention et elle outrepasse son rôle de porte-manteau vivant. Pour les mêmes raisons les couturiers refusent de prendre certaines filles « trop belles » car les regards ne seraient plus focalisés sur le vêtement. Toute la complexité du casting d’un défilé est donc de trouver des filles en vogue qui sauront incarner l’esprit de la collection, qui soient jolies mais pas trop, atypiques mais pas laides. Autant dire que l’exercice est délicat

Ou plutôt une norme esthétique ?

Le milieu de la mode essaie d’organiser sa défense du mieux possible mais personnellement je ne crois pas en la « nécessité » de créer des échantillons en 34. D’abord, pour avoir passé pas mal de temps en essayages dans les ateliers de maisons de prêt-à-porter, beaucoup de prototypes sont fabriqués en 36 pour être ensuite retouchés sur le mannequin final. Ainsi il s’agirait plutôt, Haute Couture mise à part, d’un critère d’ordre esthétique et non technique. Et rétrospectivement, si l’on observe  le corps des top models des années 90, elle faisait un bon 36 et ne régnaient pas moins sur les podiums.

L’autre raison moins évidente avancée par certains serait l’abondance de gays à des postes clés dans le milieu de la mode. Ces derniers, de par leur préférence pour les hommes, imposeraient une vision androgyne de la femme : des filles sans courbe, aux corps étroits de garçonnets. Je suis moyennement convaincue par cet argument mais je suis curieuse de connaître votre avis à ce sujet.

trop maigre mannequin défilé fashion week

Il ne faut pas oublier que, pour continuer d’exister, l’univers du luxe doit faire rêver. On vend pas des yaourts. Et à cette fin il convient de proposer, tant au niveau du packaging que du produit ou de la publicité, de « l’exceptionnel ».  Le luxe doit être synonyme de fantasme, sembler hors de portée du commun des mortels mais pousser malgré tout à l’acte d’achat. Tout un programme. C’est une stratégie marketing cruciale, surtout depuis que l’image est devenue plus importante que le produit. Or quoi de mieux pour donner ce sentiment d’inaccessibilité que l’extrême maigreur, si anormale, si intrigante, si difficile à atteindre pour une personne sédentaire épicurienne normalement constituée ? J’ajouterais que le petit microcosme de la mode est globalement assez condescendant et aime se gargariser d’être le seul à comprendre pourquoi un corps très maigre est le summum de l’élégance.

Mannequins trop jeunes, carrières trop courtes ?

Cette saison les mannequins qui sont de tous les défilés sont à nouveau très jeunes. Et c’est là une des sources du problème. Les chartes et autres mesures non contraignantes qui ont vu le jour un peu partout depuis 5 ans concernant l’âge et le poids des mannequins ne semblent pas avoir été suivies d’effets. Même si en 2010 à Boston, lors d’une conférence sur la santé des mannequins, Anna Wintour, la célèbre rédactrice en chef du Vogue US a courageusement déclaré : « Nous devons réaliser que nous sommes responsables de la santé des modèles. La plupart des mannequins choisis en ce moment le sont uniquement pour leur physique filiforme pré-pubère et elles perdent leur contrat quand elles ont des formes« .  En effet une fille de 16 ans qui fait un 34 ne sera pas nécessairement aussi filiforme à 22 ans. Si elle veut continuer d’exercer comme mannequin elle se restreindra pour conserver le même corps. Ou bien elle se verra mettre hors circuit par son agence lorsqu’elle n’aura plus les bonnes mensurations et sera devenue « une femme ».

On peut se questionner sur l’équilibre psychologique d’une jeune fille qu’on encense puis qui, du jour au lendemain, n’est plus digne d’intérêt pour personne parce que ses hanches se sont élargies de 3 cm. C’est une cruelle réalité. A mon sens ce culte de la maigreur est morbide. Ces mannequins interchangeables, aux corps identiques et de plus en plus nombreuses chaque saison, provoquent un profond sentiment de déshumanisation. Comme Karl Lagerfeld alias le Kaiser l’a si bien dit : « La mode c’est éphémère, dangereux et injuste » (on peut aisément remplacer le mot « mode » par « mannequinat »).

trop maigre mannequin défilé fashion week

Des agences irresponsables ?

Je cohabitais avec des mannequins dans un appartement lorsque j’ai réalisé que l’une d’entre elles se faisait vomir chaque soir après avoir ingurgité une quantité de junk food. J’ai voulu alarmer l’agence mais cela n’a absolument rien changé. La fille a continué sa saison en défilant pour les plus grandes maisons de New-York, Londres, Milan ou Paris et a vu sa carrière décoller. Il m’est alors apparu que la rentabilité financière d’une fille prometteuse avait beaucoup plus de valeur que sa santé physique ou mentale. Je ne jette pas l’opprobre sur toutes les agences de mannequins. La majorité des bookers et agents se préoccupent réellement du bien-être de leurs mannequins. Mais j’ai réalisé que certaines personnes dans cette industrie manquaient cruellement de l’éthique et du bons sens nécessaires pour manager des gamines de 16-17 ans.

Alors oui, il est rassurant d’entendre que des clients ou des magazines renvoient parfois une fille en disant à son agence qu’elle a l’air en mauvaise santé. Mais combien prennent la peine de le faire, sur les milliers d’acteurs que compte l’industrie de la mode ? En réalité le fait qu’un mannequin refuse de maigrir est vu comme quelque chose de très négatif par beaucoup de personnes du milieu. De leur point de vue cela signifie que la fille n’est pas suffisamment motivée.

Le buzz des mannequins plus size

Porter aux nues des mannequins plus size peut apparaître comme la solution miracle pour promouvoir la diversité et une image de la femme plus réaliste. Mais il s’agit en réalité d’une fausse bonne idée. Premièrement parce qu’appeler une femme taille  40 « plus size » n’envoie pas un message positif : ni aux femmes qui portent du 40 qui trouvent cela absurde voire insultant, ni à celles qui s’habillent dans en « grandes tailles » et qui ne peuvent pas s’identifier. Ensuite parce que ce sont des femmes certes pas trop minces et aux courbes voluptueuses, mais très bien proportionnées. Ce qui représente une infime minorité de femmes. Les mannequins plus size apparaissent essentiellement dans des magazines ou des publicités. Leurs petits défauts type bourrelet, cellulite ou vergeture sont retouchés en post production. C’est donc aussi nocif que de retoucher les côtes d’un mannequin trop maigre sur une photo : c’est déformer la réalité et proposer un idéal quasi impossible à atteindre. Le problème est juste déplacé.

plus size models mannequins candice-huffine-tara-lynn-robyn-lawley-by-steven-meisel-for-vogue-italia-june-2011Les détracteurs rétorqueront que certaines stars sont aussi beaucoup trop maigres et qu’elles ont un impact encore plus important sur la société. La différence est que ces vedettes décident d’elles-mêmes de maigrir et que leur nom ne va pas disparaître instantanément des magazines avec cinq kilos en plus. Celui d’un mannequin si.

A ceux que le sujet intéresse je conseille de visionner le documentaire de Sara Ziff, Picture Me. La jeune femme a filmé son expérience de mannequins à travers le monde avec l’aide de son petit ami et a récolté le témoignage de nombreuses filles sur les réalités de ce métier.

 

10 Comments

on Maigreur des mannequins : le débat sans fin.
  1. -

    ravie de te lire après toutes ces années , ravie de lire un article sur le sujet « tabou » du moment, et ravie d’apprécier encore et encore ton écriture.

    bravo , c’est un bel article, et concernant le sujet j’ai envie de dire, hélas, on ne changera pas le monde de la mode.
    ce qui est injuste et trop laxiste de ma part puisque de jeunes femmes en souffrent, sont utilisées comme des cintres ou des mouchoirs, ou les deux finalement, et que la logique serait de tout faire pour ne pas laisser continuer ça.

    enfin, je compare le mannequinat un peu comme la cigarette : c’est nocif
    il ne faut jamais commencer

    • gwenadmin
      -

      Merci beaucoup pour ton com :)
      et oui on ne peut s’empêcher d’être fataliste à ce sujet mais je pense qu’il faut tout de même ne parler.
      Comment m’as-tu retrouvé ?

      • -

        hey coucou ravie d’avoir lu ta réponse!
        en toute honnêteté, je lis toujours quelques blog par ci par là, ceux qui, vraiment me font du bien aux yeux :)
        , et puis soudainement,  » Gwenola, thegoldiegirl !  » mon dieu que devient elle , elle écrivait si bien, j’adorais ma routine le matin, café, blogs,
        mon alzheimer précoce m’a aidé à retrouver les mots clefs, que j’ai rapidement saisi dans google, et paf, je suis tombée sur mabiche!
        :) et quelle chouette nouvelle de bon matin, de me dire que je retrouve une lecture comme la tienne .
        au passage, j’aime bcp ta nouvelle coupe, ça te va bien, et ça ne te vieilli pas ! j’hésite également à faire subir qq changement à mes cheveux, je les trouve plats, ternes, sans volume, tristounes.
        également la peur de faire Pire que mieux… je reste paisiblement dans l’attente, jusqu’au jour où… nouvelle coupe, nouvelle vie ? ça tomberait à pic, je change justement de voie professionnelle… 😉

  2. […] des pratiques de l’industrie de la mode. De l’effondrement du Rana Plaza aux mannequins jugées trop maigres par les autorités de différents pays, l’encre n’en finit pas de couler. Mais malgré […]

  3. -

    Merci pour toutes ces infos, voici une bonne lecture. J’ai appris différentes choses en vous lisant, merci à vous. Fabienne Huillet http://www.neonmag.fr

  4. -

    Merci pour toutes ces infos, voici une bonne lecture. J’ai appris différentes choses en vous lisant, merci à vous. Bonne journée à tout le monde ! Fabienne Huillet neonmag.fr

  5. -

    Hello,
    Merci pour cet article hyper détaillé. Je l’ajoute en lien à celui que j’ai écrit et qui est loin d’être aussi complet.

  6. -

    Salut à tous ! c’est vrai qu’ on apprend quelques trucs, mais personellement je ne comprends pas tout, suis-je la seule ? Marie, éudiante trésorière de l’ asso http://seo-rennes.gq

  7. Mickael
    -

    Comme souvent un article digne d’intérêt. Merci sincèrement d’avoir pris le temps d’écrire ces quelques mots. Au plaisir de lire le prochain billet . Mickael de http://www.seo-rennes.org/

  8. -

    Enfin un article intéressant, je ne vais pas hésiter à le recommander, c’est vraiment bien. Bonne continuation, Sylvain.

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