ma biche | Anatomie du cool
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Anatomie du cool

29 septembre 2016

 Le cool est mort, vive le cool

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Chaque semaine une rubrique des Inrocks se demande « Où est le cool ? Mais existe-t-il toujours ? Et surtout a-t-il encore du sens ? Comment définir le cool aujourd’hui ? Est-ce la nouveauté ? Ou ce qui était encore considéré comme moche l’année dernière ? Qui incarne le cool, l’individu ultra connecté ou celui qui s’en bat les steaks ? Est-ce que mes parents sont cools ?

Un mot usagé

Certaines personnes, jeunes et parfois adultes, le glissent dans une phrase sur deux, par réflexe ou par facilité. C’est qu’il en faut, du vocabulaire, pour synthétiser toutes les dimensions du cool dans la langue de Molière.

Il s’immisce dans toutes nos conversations quotidiennes, il nous échappe mécaniquement, on ne le remarque plus. A force d’être utilisé sans y penser il ne veut plus rien dire. Qu’un groupe de « techno variété » ayant su élever la ringardise au rang d’art choisisse de s’appeler les « Salut C’est Cool » témoigne du caractère désuet du mot.

Devenu consensuel et désengagé il permet de passer directement à autre chose, en évitant d’exprimer un avis personnel, sans s’encombrer de donner son opinion ou de débattre. D’ailleurs la presse dîtes branchée ne se rabaisse plus à l’employer. Exploité à l’excès il ne subsiste à l’écrit que dans certains médias mainstream.

Aux origines du cool

L’expression « cool » est aussi universelle que polysémique. Les linguistes s’arrachent les cheveux sur son sens exact et surtout sur son origine.

Il aurait été utilisé pour la première fois dans les années 1930 aux États-Unis par les communautés noires pour dire « à la mode ». Mais ses racines seraient bien plus anciennes. Certains historiens font remonter son apparition à la période de l’esclavage. Le cool était alors une attitude de rébellion plus ou moins passive des esclaves Africains. Ils l’utilisaient de manière très ironique pour provoquer indirectement leurs maîtres blancs, sans qu’ils ne puissent s’en rendre compte évidemment. Au départ l’attitude cool exprime donc la résistance à la soumission et à l’humiliation.

Le cool est une notion polysémique. Le mot « cool » signifie « frais » en anglais (d’où le fameux « c’est frais » des Parisiens).  A la base être cool c’est être détendu, décontracté, désinvolte, détaché, libre, puis son sens a glissé vers le super, génial, bien, beau, stylé, branché. C’est un mot-valise qui permet de dire tout et rien à la fois.

En 2012 le cool a été furtivement remplacé par le SWAG (qui lui n’a pas survécu). Ce terme popularisé par les rappeurs américains provient à l’origine de « swagger » qu’on peut résumer par « la manière de se présenter au monde avec confiance et avec style ».

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Le cool aujourd’hui

Adepte de la slow life, le cool originel s’installe dans une posture de réaction au monde. En réponse à une société de moins en moins cool, rester cool est le seul moyen de survivre et garder un semblant de légèreté. Dans La coolitude comme nouvelle attitude de consommation Isabelle Barth et Renaud Muller le définissent ainsi : « une alternative à la résistance et au retrait est la coolitude, une façon d’être, d’exister, sans « être là »».

Le cool est mouvant. Miroir de l’époque il se renouvelle sans cesse. Il réside dans l’art de simuler l’insouciance, de transgresser à l’intérieur des clous, de singer la norme dans une posture ironique pour mieux s’affirmer. Mais en cette ère de suprématie de l’image il est passé de l’état d’esprit à la posture. Le cool est désormais dans l’apparence plus que dans l’attitude.

En plus d’être subjectif le cool actuel est multiple, hybride. Son aspect multi-inspirationnel le rend indéfinissable. A l’heure des flux en continu on peut se réjouir autant que déplorer l’existence de cette culture globale du cool. Car l’horizontalité des échanges qu’offre Internet permet un métissage du cool mais aussi la diffusion d’un gloubi-boulga d »éléments non sourcés et non hiérarchisés que notre cerveau n’a pas toujours le temps de digérer.

Un cool mondialisé

Le cool n’est pas cantonné à la culture occidentale. En témoignent le néo-dandysme des SAPEURS du Congo (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes), le style gang des Cholas du Mexique ou la culture Zef en Afrique du Sud (popularisée par le groupe Die Antwoord). Les procès récurrents en appropriation culturelle prouvent bien que la mode puise son inspiration partout. En pole position de ces emprunts opportunistes on retrouve la culture street noire américaine. Les stars y piochent allègrement pour faire rejaillir sur eux un peu de ce « cool ».

A l’origine le cool est black et il l’est encore souvent aujourd’hui. L’aura de Barack Obama serait-elle aussi cool s’il était blanc ? Kanye West pourrait-il être Kanye s’il était blanc ? Dans une logique de provocation similaire au cool originel on voit les jeunes noirs et latinos des grandes cités utiliser la posture cool comme un moyen de défendre leur intégrité individuelle dans un monde où ils sont régulièrement méprisés ou sous-évalués.

Nostalgie et jeunisme, l’injonction paradoxale

Le cool n’est plus l’apanage de la jeunesse. Mais on voit que lorsqu’il est d’âge mûr le cool se trouve du côté de la débauche, de l’irresponsabilité ou de la folie.  Steve Buscemi est cool. Pourquoi, on ne sait toujours pas. Jeff Lebowski aka le Dude est cool. Hank Moody est cool. Le cool féminin a encore du chemin à faire même si Patti Smith, Lena Dunham ou Kate Moss sont bien cools. Même Céline Dion est devenue cool.

Même si le cool n’a pas d’âge l’attitude jeune reste une condition sine qua non. Car la jeunesse est l’épitomé du cool. Que dit de nous cette avalanche de « cool kids » dont les designers de mode raffolent et qui ne doivent pas dépasser l’âge canonique de 20 ans ? Et l’âge moyen des stars et mannequins auxquels le public est censé s’identifier recule d’année en année ? Nouveauté et jeunesse sont synonymes. Le cool est plus jeune que jamais, ce qui traduit une forme d’hypocrisie car le jeunisme est partout dans cette société consumériste auquel le cool est censé s’opposer.

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Le cool d’aujourd’hui est 80’s/90’s car l’enfance est le dernier refuge de cette génération à qui le monde a moins de choses à offrir qu’à leurs parents. Même les Millenials adoptent le style grunge ou rave d’une époque qu’ils n’ont pas connue, nostalgie inventée d’un temps béni sans smartphone et sans réseaux sociaux. Une génération tellement paradoxale qu’elle fantasme sur l’époque pré-Internet alors qu’elle vit dans l’immédiateté et est incapable de déconnecter plus de deux heures.

Certes question mode le cycle des 20 ans est atteint et le style de cette période devait irrémédiablement revenir sur le devant de la scène. Mais à cause de l’omniprésence de l’image et l’exposition permanente aux regards des autres chez les 18-35 ans ce revival prend une autre dimension. Tout doit être ultra visible, extrême, surjoué.

Le paradoxe du cool

Le cool de consommation

Avant le cool ridait ou surfait. Maintenant il est surfait et est devenu une stratégie privilégiée du marketing et de la publicité qui cherchent à capter le cool à leur profit. C’est le désir d’« être cool » qui commande nos actes d’achat. C’est parce que nous souhaitons cultiver nos relations humaines, devenir « populaires », que certains produits nous attirent davantage que d’autres. Le cool contemporain est indissociable de la société de consommation.  Le cool fait vendre, et en chemin il perd peu à peu sa substance.

À force d’être imité le cool court le risque de devenir la nouvelle norme. La quête de l’originalité sans fin prend peu à peu la forme d’un hyper-conformisme. Le hipster fut cool. Le bobo fut cool. Aujourd’hui il est contraint à une autodérision sans faille pour continuer à exister dans sa forme originelle. Le vegan fut cool. Maintenant il en fait vomir plus d’un. Le normcore est encore cool, sûrement parce qu’il a su se prévaloir de la tentation mainstream.

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La tyrannie du cool

Le cool est devenue une injonction, presque contradictoire. Être cool en faisant semblant de ne pas le savoir, être cool en faisant semblant de ne pas essayer. Car celui qui se dit cool prouve qu’il ne l’est pas complètement. La personne cool se libère d’un carcan pour mieux entrer dans un autre toute aussi cloisonné. Est cool celui qui a une tribu de semblables d’un même niveau de coolitude. Celui qui refuse l’immédiateté, le solitaire qui trouve équilibre dans l’introspection et la réflexion n’est pas considéré comme cool.

La double position permanente de personne à la fois juge et jugée favorise le développement d’une « société du mépris ». On nous invite à l’expression de soi, à la réalisation individuelle mais cela génère au final plus de souffrance que d’épanouissement. L’individu est devenu entrepreneur de lui-même et soumet son « capital » à l’approbation des autres, prenant le risque de s’enfermer dans une quête narcissique et une auto évaluation permanente. Isabelle Barth et Renaud Muller expliquent que « cette privation d’une possibilité d’estime de soi stable, de sécurité ontologique, de se savoir reconnu en tant que tel, au-delà des enjeux d’image, est source de confrontation permanente du sujet à ses limites, et de honte.

En cette ère d’ultra connectivité l’image du cool a remplacé le cool. Dans un jeu de comparaison et de rivalités incessantes le regard des autres est devenu une addiction. L’exigence de se réinventer sans cesse fatigue. On constate l’étalage sur les réseaux sociaux d’une décontraction ultra travaillée. Il n’y a plus de mystère, on connaît tous les rouages du cool. Le vrai cool ne se trouve plus que dans l’underground mais n’a pas retrouvé du sens pour autant.

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L’underground dernier bastion du cool

Le cool se fait de plus en plus sombre, une sorte de « dark cool », pendant morbide du cool. Autrefois synonyme de confiance en soi et de décontraction il est maintenant ultra calculé et calibré. Le cool a glissé de celui qui est détaché à celui qui veut se différencier pour le principe, rester incompris, hors système. Dans une forme de rébellion nihiliste le cool est devenu cynique et névrotique. Conscient de l’état de délabrement du monde qui l’entoure il prend ce qu’il y a à prendre et ne se pose pas de questions. Le cool est devenu le glauque, le beau et le bien sont sortis du paysage. Le nouveau cool est brutal, naturaliste et anti-intellectuel et ultra naturaliste.

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